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Maison Julien Gracq

Entretien avec Christophe Manon

Auteur en résidence d’octobre à décembre 2020.

Est-ce que tu pourrais expliquer ton métier en quelques mots ?

Je sèche déjà *rires*. Il s’agit tout simplement de respirer, d’appendre à respirer, dans ce monde où l’air vient à manquer. Voilà. Et accessoirement d’écrire des livres. D’écrire des livres de poésie et de les lire en public, du moins des extraits, quand l’occasion se présente.

Tu dis « écrire des livres de poésie ». J’ai lu en effet que tu ne te définissais pas comme poète, est-ce que tu pourrais m’en dire plus ?

Je crois que je suis considéré avant tout comme un poète. Mais si à une époque j’ai peut-être eu du mal à assumer ce terme, c’est par défiance. Je ne voulais pas être associé d’une façon ou d’une autre à l’image désastreuse et encore très tenace, à la fois romantique et un peu idéaliste, que les gens se font généralement des poètes et de la poésie.
Cela dit, même les quelques livres en prose que j’ai écrits témoignent, il me semble, d’assez fortes préoccupations formelles. En ce sens, si on considère que la poésie est avant tout une question de forme, alors je crois qu’on peut dire que je produis de la poésie en effet, c’est mon activité.

Tu as parlé aussi de lectures publiques. Qu’apprécies-tu dans cet exercice ?

J’aime bien ça parce que je trouve qu’il y a quelque chose de très émouvant dans le fait que des gens puissent se réunir pour écouter quelqu’un dire un texte. Un texte de l’ordre de la création j’entends, pas un discours ou un prêche. Je crois que ce qui se révèle au cours des lectures, c’est une sorte d’espace commun, de lieu commun. C’est une communauté qui se rassemble, comme autrefois les hommes pouvaient se réunir autour d’un feu, c’est quelque chose de très profond et de très ancien. Il y a certes quelqu’un qui dit et d’autres personnes qui écoutent, mais au-delà de ce rapport assez simple, quelque chose circule entre les êtres, tous, que ce soit l’émetteur ou les récepteurs — que cela relève de la pensée, de la langue ou des émotions, ou des trois à la fois —, qui est pour ainsi dire mis en commun, qui fait communauté. Et ça, ça m’émeut et ça m’intéresse beaucoup, oui.

La notion de communauté c’est intéressant vu le contexte. Comment est-ce que tu vis la crise du covid, le confinement, justement ?

Je pense qu’ici ça ne change pas grand-chose en fait *rires*. En tout cas, dans les conditions de la résidence. Après, comme tout le monde, on reste sensible à ce qui se passe autour et il y a un sentiment de… relatif effondrement, on va dire. On le ressent très fort ici parce que dans le bureau où je travaille, face à la Loire, on a le sentiment d’être face à un monde immobile, ou qui, pour le moins, a considérablement ralenti son allure, et paradoxalement on voit le fleuve qui bouge, quelques oiseaux prendre leur envol ou se laisser porter par le courant, les silhouettes des arbres onduler dans le vent. Mais ce sont des mouvements dont l’amplitude, la lenteur et la sorte de majesté soulignent probablement l’impression que quelque chose s’est figé, le sentiment de suspension du temps. On voit les arbres bouger, les oiseaux voler, l’eau défiler, et au fond ça accentue par contraste le sentiment d’immobilité du monde, du moins le monde des êtres humains. Je pense beaucoup à ça en regardant par la fenêtre

Est-ce que c’est quelque chose que tu vas intégrer à une prochaine œuvre ?

Oui c’est déjà dedans *rires*. Mais je ne parle pas de confinement particulièrement, plutôt de temps suspendu, de nature qui… bouge et qui ne bouge pas, des êtres qui changent et ne changent pas.

Comment est-ce que tu définirais la notion de résidence ? Qu’est-ce que c’est pour toi ?

Concrètement, c’est un lieu dans lequel on est accueilli pour exercer notre activité dans les meilleures conditions possibles. C’est du temps, tout simplement. Du temps presque exclusivement consacré à l’écriture. C’est un moment suspendu dans un temps suspendu. Même si la vie ne s’est pas arrêtée autour, on est dans une situation d’isolement propice au travail.

Est-ce que tu pourrais présenter ton projet d’écriture pour cette résidence ?

Il s’agit de textes en prose, tous de la même longueur, 3 500 signes précisément, conçus comme des sortes d’agencements de temps, de faits, de sensations, d’énoncés, qui sont très disparates. Ça donne des sortes de mini-tableaux impressionnistes qui parlent au fond toujours de la même chose, la vie, la mort, le désir, la joie, la peur, le désarroi, l’enfance, la beauté et la fragilité du cœur humain. Les cinq premiers textes ont été écrits pour accompagner en voix off de brefs films de montage d’images d’archives, et je voulais séquencer mes textes exactement comme si on montait des images d’archives qui n’ont rien à voir les unes avec les autres et qui sont juxtaposées avec plus ou moins de cohérence ou de continuité. Mon intention est de faire ce que j’appellerais une « autobiographie commune », « une autobiographie de tout le monde » pour reprendre les mots de Gertrude Stein, parce que les éléments subjectifs pourraient être communs à beaucoup de gens. Autobiographie commune, donc, dans le sens à la fois d’ordinaire et qui concerne le plus grand nombre. Car je crois aussi que la mémoire fonctionne ainsi, comme une sorte de tourbillon d’images incohérentes, de bribes de phrases, de fragments de rengaines, de lambeaux de souvenirs qui parfois ne sont pas tout à fait les nôtres.

Et pourquoi avoir décidé de travailler sur ce projet ?

Parce qu’il m’est tombé dessus *rires*. Ça se passe toujours de façon très empirique, c’est-à-dire que je ne décide pas. Je bricole des choses et à un moment ça prend forme. Mais pour moi, il y a un enjeu très important dans ces textes, c’est qu’ils se situent pile à la jonction de mes différentes pratiques d’écriture, entre la poésie et le récit, exactement au point de convergence des deux genres. Jusqu’à présent, je ne pouvais pas dire précisément les mêmes choses en prose et en poésie, c’est pour cela que je pratiquais les deux. Or j’ai l’impression que cette fois je suis parvenu à réunir les deux. C’est ce que je cherchais depuis longtemps.

Et alors, pourquoi des textes de 3500 signes ?

Comme je l’ai dit, les premiers textes étaient écrits pour de petits films de 5 minutes environ, or la lecture d’un texte de 3 500 signes c’est à peu près, pour moi, 3-4 minutes, juste de quoi laisser un peu de place au silence au début et à la fin. Mais cette petite contrainte a aussi un vrai sens parce que, s’ils avaient été plus longs ou plus courts, ces textes n’auraient pas du tout la même, à la fois, densité et dilution. 3 500 signes, cela correspond au parfait équilibre dans mon écriture entre la densité et la dilution, entre la poésie et la prose. Il faut que ça s’arrête à un endroit et c’est le bon endroit je crois.

Est-ce que tu as des habitudes d’écriture ?

Non, très peu, non. Je n’ai pas une vie suffisamment régulière pour avoir des habitudes. Et je crois que je n’aime pas ça. Depuis que je suis arrivé ici, je travaille beaucoup le matin et pas mal la nuit aussi, mais c’est assez efficace le matin. Sinon, non je n’ai pas d’habitudes particulières, surtout pas de rituel.

Est-ce que dans ce projet il y avait un rapport avec Julien Gracq ?

Non, pas particulièrement.

Et est-ce que tu as lu certaines de ses œuvres ?

Oui, beaucoup même, surtout quand j’étais adolescent. Depuis que je suis arrivé ici, j’ai relu Les eaux étroites, une sorte de rêverie sur l’Èvre, une petite rivière qui se jette dans la Loire un peu en aval de Saint-Florent-le-Vieil. Aujourd’hui, je crois que je m’intéresse plus à ses textes qu’on pourrait qualifier de méditations géographiques qu’à ses fictions.

Quand tu penses à la Maison Julien Gracq, est-ce qu’il y a une image qui te vient à l’esprit ?

Ce que j’ai découvert ici ce sont les bords de Loire. Je me suis beaucoup promené, pas assez malheureusement. J’ai pris pas mal de photos, qui sont précisément des clichés sans intérêt, mais cela m’aide à fixer dans mon esprit ce que je vois. C’est un paysage que je connaissais un peu par la littérature de Gracq, mais je n’ai pas une très grande capacité d’imagination. La découverte et l’exploration des bords de Loire dans les environs, c’est ce que je garderai comme image.

Et est-ce que le paysage a été une source d’inspiration dans ton projet d’écriture ou pas ?

J’aime beaucoup parler de nature dans mes textes et à la fois je crois que c’est une sorte de regard assez… Disons que je n’ai pas la précision de Julien Gracq sur la nature, ni son aisance métaphorique. Donc si je parle d’un fleuve, ce pourrait être n’importe quel fleuve, pareil pour un nuage, la nature chez moi a plutôt une fonction « climatique », c’est ce qui me permet d’apporter une teinte. Cela dit, à propos des textes que j’ai écrits ici, je pense que les oiseaux sont plus présents, le mouvement des arbres et l’écoulement du fleuve. Je ne pense pas que j’en parlerais si je n’avais pas été là.

Jusqu’à maintenant, quel serait le temps fort de ta résidence ?

C’est difficile à dire parce que c’est quand même une succession de temps un peu neutres. J’aurai tendance à dire soit le moment où on est arrivé, soit le moment où on partira. Ou alors le moment de la rencontre ici [la soirée d’ouverture de la résidence de Christophe Manon et Patrice Pluyette] parce que c’était l’occasion de voir des gens. Sans oublier les moments privilégiés d’échange avec Emmanuel Ruben et Patrice Pluyette. Mais pour moi, ce qui compte, au fond, ce qu’on attend, c’est qu’il ne se passe pas grand-chose, c’est qu’on puisse travailler.

Dans la lettre que tu as envoyée au comité littéraire de la Maison Julien Gracq pour présenter ton projet littéraire, tu parles beaucoup d’extrêmes. Est-ce que tu dirais que ton œuvre est composée de paradoxes ?

Oui c’est juste, oui bien sûr. En fait je pense qu’on est tous… Je pense que c’est ainsi que les êtres humains sont globalement. On est à la fois extrêmement doux et extrêmement cruels, généreux et chiches, courageux et lâches, joyeux et profondément tristes. Je crois que le cœur humain est fait de contrastes assez violents. Pas des paradoxes, mais plutôt des contrastes. J’aime beaucoup cela parce que pour moi ce sont des zones d’énergies. Les mettre en littérature c’est créer des zones d’énergie et de tension. Oui, je parle de contrastes parce que c’est comme si c’étaient des couleurs, c’est un peu comme si on utilisait des couleurs vives dans un tableau. Je pense qu’on est tous plus ou moins faits de la même manière, avec tous ces contrastes. Oui, c’est une bonne question.

Est-ce que tu pourrais essayer de résumer la résidence ?

C’est un moment privilégié pour le travail, mais dans le cas présent ça reste un moment étrange pour le monde, et pour nous aussi puisque, en quelque sorte, tout s’est arrêté, tout est en suspend. La nuit, lorsque le village est entièrement plongé dans l’obscurité et que je travaille dans le bureau situé à l’étage de la maison, j’ai l’impression d’être seul dans un bateau perdu en plein océan. J’ai le sentiment à la fois étrange et très puissant d’être une sorte de vigie. C’est une émotion particulièrement intense en fait. Je pense qu’il en sortira quelque chose, ça reviendra d’une façon ou d’une autre.

Un dernier mot ?

Merci beaucoup ! Je suis ravi d’être ici.

Dernière modification le 9 février 2021