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Maison Julien Gracq

Véronique Béland

La lumière froide du matin souffle patiemment les bouquets de brouillard qui tiennent en équilibre au-dessus de la Loire. L’île Batailleuse se déploie, incertaine, de l’autre côté de la rive ; les arbres s’y dressent comme une masse indifférente tandis que le paysage revient à la vie sans s’en apercevoir. Lentement, l’équinoxe façonne l’aura vert tendre des premiers bourgeons du printemps et la journée s’étire au fur et à mesure que le soleil glisse le long de l’écliptique.

Par la fenêtre, l’horizon semble posséder les dimensions du temps ; il porte en lui un hors champ qui parle une langue inconnue, que seuls les oiseaux paraissent avoir apprise par cœur. Le reste n’est que silence extraordinaire, comme si la réalité s’arrêtait chaque matin juste un pas avant les choses. Mais ce qui se passe au cœur de l’imperceptible continue malgré tout à agir, pendant que les secondes segmentent infatigablement cette durée immuable.

Ainsi, la parenthèse du jour se referme. Tels des feux trompeurs, les derniers rayons de lumière finissent par traverser l’étendue où s’étale progressivement la pénombre. Ils effleurent la surface de l’eau en prenant des airs de flammes humides, si bien que l’impact de leurs ondes teinte l’écorce des arbres d’un vermillon qui ne peut exister normalement que derrière les paupières. Le monde revêt alors de nouvelles perspectives, faisant résonner l’écho d’un été indien déjà révolu ou encore à venir, comme si le cycle complet des saisons pouvait se jouer en à peine quelques heures.

Puis, la chronologie achève de se disloquer. Le paysage s’effrite jusqu’à sa perte, l’horizon s’estompe et le ciel redevient pour un moment l’espace, le temps que les étoiles percent à nouveau l’immensité de son hémisphère. Aujourd’hui, l’amplitude de la nuit sera parfaitement égale à celle du jour – deux instants miroirs qui s’effaceront plus tard au creux de l’éternité.

– Véronique Béland, mars 2020

Dernière modification le 17 juin 2020