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Maison Julien Gracq

François-Henri Désérable

Le temps qui passe

Le temps qui passe

Un petit texte sur la Loire. Ma résidence est sur le point de s’achever et l’on me demande d’écrire un petit texte sur la Loire, depuis la maison Julien Gracq où je suis arrivé début mars, quelques jours seulement avant la publication d’un décret invitant les Français à rester chez eux pour lutter contre la propagation du virus que la planète entière a depuis appris à nommer. Voilà deux mois que je suis ici, et j’aimerais pouvoir raconter mes promenades au bord de la Loire, oui, j’aimerais pouvoir parler de ces excursions « sans aventure et sans imprévu qui nous ramènent en quelques heures à notre point d’attache, à la clôture de la maison familière », comme l’écrit Gracq en ouverture des Eaux étroites, oh comme j’aimerais pouvoir dire que je suis sorti chaque soir me promener sur les bords de Loire au coucher du soleil – l’eau n’est jamais si belle qu’en ces instants fugaces où elle retient sa part de ciel –, or non, impossible, promenade interdite, les riverains veillaient, la police patrouillait, et quiconque s’y aventurait encourait une amende de cent trente-cinq euros pour non-respect du confinement.
Alors c’est vrai, il y a bien eu un après-midi de soleil où je suis allé m’allonger deux heures au bord du fleuve, mais c’était il y a deux mois maintenant, c’était dans le monde d’avant, celui où l’on pouvait encore se faire la bise et se serrer la main et se voir, tout simplement se voir, il y a deux mois seulement qui tout aussi bien pourraient être deux siècles, et aujourd’hui que les siècles ont passé, que le souvenir de cette fin d’après-midi est depuis longtemps dilué dans les eaux de la Loire, et qu’il m’est si difficile d’en raviver la couleur, je me dis que j’aurais pu les mettre à profit, ces heures oisives sur la promenade Julien Gracq, et si seulement j’avais su qu’elles seraient les dernières alors j’aurais sorti mon carnet, pris des notes, consigné tout cela, or je suis resté allongé sur un tronc d’arbre, à ne rien faire sinon l’inventaire des nuages dans le ciel, et pas un seul instant je n’ai songé à jeter mes impressions sur la page, pas même en quelques lignes, pas même en un quatrain, non, je n’ai pas pu

en un quatrain garder la trace
de ces heures exquises tant
je n’avais d’autre passe-temps
que d’éprouver le temps qui passe

F.-H. Désérable
1er mai 2020

Dernière modification le 17 juin 2020