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Maison Julien Gracq

Entretien avec Jean-Acier Danès

Après la publication de son premier livre, Bicyclettres (éd. Seuil, 2018), Jean-Acier Danès est venu passer un mois en résidence croisée entre la Maison Julien Gracq et la ville de Nantes.

Retour sur sa résidence en septembre 2019


Pouvez-vous nous parler de vos écrits, des travaux que vous avez entrepris lors de votre séjour ?

J’ai voulu avancer sur un deuxième roman planifié depuis longtemps qui s’appelle Guide-Âne. Le récit se construit au bord d’une baie, de nuit. Je suis venu à la maison Gracq avec de nombreux plans et plusieurs brouillons de cette réalisation en cours. J’ai effectivement eu la joie d’écrire ce roman en regardant la Loire, ce qui me change des marées habituelles.
Durant mon mois de résidence, j’ai aussi rédigé un « journal chez l’habitant », sorte de clin d’œil à l’œuvre gracquienne très présente dans les lieux. J’ai aussi travaillé à ce texte quotidiennement : il mêle le compte-rendu de résidence d’écriture et la lecture de l’œuvre de Julien Gracq dans son propre milieu géographique.
J’ai aussi photographié plein de choses pour illustrer des textes. J’ai pêché et j’ai exploré le fleuve, des vieilles cartes, etc.

Votre résidence vous a-t-elle appris sur l’écriture ou le métier, le statut d’écrivain ? A-t-elle changé votre façon d’écrire ou de lire ?

Dans Nantes, quand je me promenais après quelques heures de travail, je me suis dit que je ne voulais pas faire « que ça ». Particulièrement un matin où dès le réveil j’avais en tête des textes de marine, Bourlinguer de Cendrars, Le Négrier d’Édouard Corbière, Traversée de Francis Tabouret… Et bien sûr, La Forme d’une Ville de monsieur Gracq : Nantes y est une sirène mélangeant terre et mer. Je peine à qualifier l’intensité de mon étonnement et de ma gêne, tandis que les gens s’en allaient tous au travail. Moi : je lisais et j’écrivais. Mes journées se passaient ainsi : le matin tôt j’écrivais à la main, le midi j’allais manger chez un ami à la pizzeria Da Luca, je lisais quelques heures au soleil et en parcourant la ville et ses musées ou librairies. Puis en fin de journée je me remettais à écrire jusqu’à très tard.
Le matin à Nantes était très étonnant. Les gens accéléraient à vélo avec des enfants et des cartables, sortaient des cafés en regardant l’heure, sautaient au dessus des rails du tramway pour le rattraper, se klaxonnaient. Je les regardais, je passais là, hors champs. Une sorte de convention de résidence me donnait la chance de jouir d’un travail qui n’en est pas un et qui en est perpétuellement un : écrire. Je me suis demandé depuis si je voulais un jour vivre de l’écriture.

Aviez-vous un endroit fétiche pour écrire ?

Bureau gauche, premier étage, fenêtre sur Loire. La table en verre, qui reflète le ciel et le fleuve jusqu’à ce qu’ils se mêlent dans un nuage. J’ai aimé, chaque instant de la journée, regarder les paysages au bord de l’île Batailleuse, finir de travailler bien après l’allumage du lampadaire orangé vers les garages. Me réveiller chaque jour heureux d’attendre le lever du soleil qui est ici radieux, et prendre mon café sur le banc à la peinture écaillée, au milieu des herbes sèches, en l’attendant. Il n’a pas plu pendant les deux premières semaines : c’était beau et inquiétant à la fois. Le potager devenait fripé, rêche. Puis, le soir, j’allais boire un verre sur le muret en regardant le soleil exploser tout rose comme un gros caniche, ou une autruche, sur l’abbatiale. Cela m’a plu de savoir qu’il se levait côté jardin et se couchait en haut de cette étrange acropole que constitue la ville haute, où les gens ne vont pas souvent car les voitures circulent peu aisément, contrairement à la départementale au bas du village. La nuit, les voitures sur le pont ralentissent et on ne distingue latéralement que leur bruit de déplacement sur le bitume, ainsi que deux traînées de phares : un point blanc qui avance, suivi d’un point rouge, toujours à la même distance, qui le suit sans se lasser.

Pouvez-vous nous décrire le paysage qui, pour vous, se réfère le plus à la Maison Julien Gracq et Mauges-sur-Loire ?

Il faut traverser le premier pont vers Varades, mais ne pas prendre le second. S’allonger dans l’herbe mouillée et haute comme un nid de couleuvres, dans le ventre chaud de l’Île Batailleuse. Fermer les yeux. Les arbres cachent au regard ce que la tête reversée vers le ciel laisserait voir à l’envers, de décor perturbant. Regarder les nuages passer ; la nuit bientôt tombe sans qu’on puisse la ralentir et le sol devient frais. Quelques minutes de feu d’artifice : le crépuscule. L’abbatiale s’éteint, la ville se borde dans ses remparts, les lumières se tamisent dans les trous de la passoire. Feuilles d’arbres agitées. Puis déjà ! déjà ! Le fleuve luit. Zieuter sous la jupe du pont, comme un gosse avec un onglet de lingerie, craignant qu’on vous débusque. Qu’attendre à regarder la nuit ainsi ? Éclairer de sa lampe un halo rouge, deviner que les hérons n’ont peur de rien : c’est la nuit. L’espace inquiétant et tendre. Alors suivre des yeux les cordes qui plongent mystérieusement dans le fleuve endolori par l’été, attendre. Un bruit ? Un souffle ? Une rayure du ciel ? Un bruit de couteau sur une armure ?
Rien. Toujours rien. Rien. Tout dispose ce paysage à reprendre une bataille endormie. Il suffit que le jour… Était-ce une crainte nocturne ?
Ah ! Deux avions de chasse passent à caisse brulée, et tournicotent entre les lumières qui balisent les cimes des deux ponts. Ils sont déjà passés ! Le bruit à présent, qu’ils trainent derrière eux. AHHH. Il crève tout ce calme ! Le cul de la carlingue, avec sa couleur de cigare allumé et rougeoyant, indique à l’enfant rêveur qui s’est relevé dans l’herbe : « Ce sont de beaux Mirage, Robinson ! »

Vous parlez souvent d’un endroit appelé la Gracquie. Que représente cet endroit à vos yeux ?

Comme tout ce que j’écris, c’était originellement une blague. Je cherchais depuis plusieurs jours des cartouches d’encre pour mon stylo plume et n’en trouvant pas je pestais sur cette « Gracquie sans écrivain ». Même pas d’encre bleue à Varades non plus. C’était pourtant la semaine des rentrées scolaires ! J’ai dû me résoudre à prendre la voiture que j’ai affectueusement surnommée elle aussi la chèvre parce qu’elle est très mignonne, douce, et qu’elle faisait des sauts ou qu’elle broutait parce que je ne conduis que très rarement des boites manuelles. Le terme Gracquie m’est resté comme évidence. Je suis étonné qu’il n’ait pas été utilisé avant. Il faut dire qu’il y a très peu de textes finalement qui se sont intéressés à la maison et ses alentours par rapport à l’œuvre de Gracq, sa composition et sa lecture.
Dans le journal de résidence que je propose à mon éditeur, Gracquie : journal chez l’habitant, je définis plus longuement ce terme. Jean-Louis Tissier, qui connaît très bien l’œuvre de Gracq et la géographie, s’est pris aussi d’affection pour le mot et nous en avons beaucoup parlé à chaque fois que nous nous sommes revus. Je crois que c’est un mot qui sonne juste, comme une branche d’arbre, et qui correspond à mes lectures de Gracq. Je crois que dans la Maison, son usage se répand…

Quel rôle joue la bicyclette dans votre processus d’écriture, et quelle influence a l’écriture sur le cycliste que vous êtes ?

Je me suis promené quotidiennement à vélo dans les coteaux des Mauges, en faisant mes « bornes » et en me perdant (parfois avec la complicité d’Emmanuel Ruben qui « cherchait un barrage » en évitant les gros chiens). J’ai pu nourrir mon appétit pour la photographie argentique dans ces paysages à la fois immémoriaux et très mobiles. C’est un terrain où l’on s’attend à une canonnade à chaque virage. Je garde dans mon plaisir une belle bâtisse, sur la route entre Ingrandes et Saint-Florent, rive-Sud, qui semble fortifiée sur un îlot. Mais le paysage était si désertique quand j’ai habité la région en septembre que cette vue sans eau à chaque fois m’empoignait comme la chronique d’un échouage à venir. « Un grand fleuve de sable quelques fois mouillé… » disait Jules Renard…

Vous avez longé la Loire à vélo entre Nantes et Angers. Quelle partie de cette balade avez-vous préférée ?

Cette portion que Chateaubriand qualifiait de « campagnes pélagiennes », c’est-à-dire ces longues lignes droites suivant la Loire où la frontière entre la mer et le fleuve est encore indécise, est très belle. Chateaubriand écrit : « l’alouette de champs y vole avec l’alouette marine ; la charrue et la barque, à un jet de pierre l’une de l’autre, sillonnent la terre et l’eau ». Oui, il y a de cela dans l’émotion que je retrouve. Les paysans utilisent même des vieilles toues pour abreuver leurs vaches !
C’est pourtant le Marillais qui me séduit le plus, avec ses réservoirs dangereux et son clocher. Malheureusement il manque le point de vue haut et déblayé comme à Saint-Florent-le-Vieil. Je ne sais pas si comme les pêcheurs je souhaiterais vivre au Nord (regardant le soleil en même temps que la Loire) ou au Sud (regardant la Loire dos au soleil, donc à l’ombre), car Oudon, Ancenis et Ingrandes ont des très belles perspectives et la vie peut y être douce. La portion Sud entre Saint-Florent et Nantes est très très belle aussi, surtout avec l’arrivée de l’automne.

Combien de livres pouvez-vous lire en même temps ?

Combien de personnes aimez-vous ?

Avez-vous découvert un.e auteur.e, des préférences pendant votre séjour ?

Oh, pleins ! Bien sûr mon vieux crocodile Jean-Louis Tissier avec qui nous avons partagé notre premier déjeuner historique en apprenant la mort de Jacques Chirac (une tête de veau en son hommage !) mais aussi Etienne Davodeau dont le travail m’a rappelé celui de Raymond Briggs parfois, et m’a beaucoup plu. J’ai été surpris par des textes qui traînaient dans la bibliothèque (Tolkien, Junger, Nora Mitrani) et par des écrivains comme Hélène Gaudy, Sébastien Ménard ou Maylis de Kerangal. Il y aurait aussi bien sûr Emmanuel Ruben avec qui nous avons beaucoup en commun, Marielle Macé, etc.

Comment qualifieriez-vous votre expérience Nantaise ? Vous avez fait un travail sur La Forme d’une ville, cela a-t-il impacté votre découverte de la ville et votre rapport à Julien Gracq ?

Relire Gracq à Nantes m’a beaucoup étonné : bien sûr, il ne constitue pas le guide touristique idéal, mais son expérience de la géographie nantaise et sa description de la ville avec ce qu’elle comporte de fictions, de souvenirs, et de précisions utiles au voyageur est un embarquement dans un passage où votre regard est affuté.

Un dernier mot ?

Oui ! « Rien de commun » !
Merci à tous. A Lucie, Maïlynn, Morgane, et Sophie. À Emmanuel, Jean-Pierre et Jérémy. Vous êtes une équipe formidable, éclectique et passionnée, entourée de bénévoles humbles et d’une connaissance stupéfiante. J’ai été triste de quitter la maison et les jardins en palier, autant que de quitter la vie de moine que vous avez rendu possible, avec vos attentions et vos discussions respectives. (Je vous demande pardon si j’ai été trop bavard !)
La résidence est très accueillante et j’invite les écrivains amateurs de Gracq (de son œuvre) à s’y oser, et je l’espère, à écrire sous son patronage exigeant notre futur. Détail de grand-mère : tout le confort moderne est présent, n’ayez crainte. Vous me direz si les poires sont mûres, si « la Chèvre » est toujours verte, et si vous avez trouvé la Rose des vents de Corti, cachée dans vos pieds.



Photos argentiques du jardin et du bureau de l’auteur à la Maison Julien Gracq, prises par lui-même.

Dernière modification le 23 octobre 2019