Hélène Cixous et le Veilleur


Cathie Barreau a pensé, érigé puis dirigé la Maison Julien Gracq, entre 2009 et 2017. Elle a écrit ce texte pour l’anniversaire d’Hélène Cixous peu avant que les travaux de restauration ne débutent, un 9 février de glace, il y a cinq ans de cela.

Pour Hélène Cixous


Le 9 février 2012, jour de glace, la Loire charrie des blocs comme détachés d’une banquise devant la maison de Julien Gracq. Il fait – 12 ° Celsius et j’ai voyagé de Nantes à Saint-Florent-le-Vieil dans une lumière bleue.
Il fait froid dans la maison abandonnée, très froid. Il me faut décider, puisque c’est à moi qu’incombe désormais, non pas le sort de la maison que Julien Gracq a porté sur son testament, mais la couleur de l’atmosphère que j’y ferai régner, il me faut décider, et ce avant le début des travaux, de l’avenir des quelques objets qui restent dans la maison, après qu’héritiers et autres légataires soient passés depuis ce 22 décembre 2007.

Le grenier tout d’abord puis la bibliothèque de la maison du fond. Trois ouvriers de la ville de Saint Florent m’accompagnent. Il fait si froid que nous sommes couverts comme voyageurs russes vers la Sibérie. Le petit escalier de bois, et là-haut, sur les étagères, des milliers de livres à mettre dans des caisses.
Nous sommes bien coordonnés, et le fait d’être dans les mêmes gestes, ceux de s’emparer de quelques livres, les disposer dans une caisse en carton, chercher la meilleure place pour organiser les petits formats et les grands formats, fermer la caisse, la pousser vers la porte, tout cela nous réunit en une équipe de travail. Mais je vais doucement, je ne peux pas m’empêcher de regarder les livres, chercher la dédicace que l’auteur a écrite pour Julien Gracq. Je trouve Eric Faye, Ismael Kadaré, Jean-Paul Goux, Mario Rigoni Stern et bien d’autres, parfois je m’exclame tout bas, et les hommes me demandent quel est ce livre, eux qui disent ne pas lire, je sens qu’il sont curieux et désireux de savoir ce qui me fait réagir alors.

C’est quand je pousse un cri que le plus jeune des hommes se retourne et me demande : « ça va ? »
J’ai entre les mains L’amour du Loup et autres remords, entre les mains Hélène Cixous et Marina Tsvetaieva, qui, avec Virginia Woolf, sont celles que je lis depuis toujours, voilà les femmes de ma vie dans la maison de Julien Gracq. Que dirait-il de nous toutes, cet homme secret, si nous étions là toutes quatre, Hélène, Marina, Virginia et moi toute petite. La scène est aussi incongrue que mes rêves de nuit, anachronique. Je ne sais rien des yeux de Julien Gracq sur nous, je l’imagine sévère, distant dans un premier temps, mais la conversation lui aurait plu, puisqu’il se serait agi de lire et d’écrire. C’est l’idée du rêve qui nous aurait réunis.
Et voilà que sur l’étagère se présentent : Hyperrêve, puis Le Voisin de zéro et leurs dédicaces. Il ne fait pas moins froid, non, mais voici à nouveau en moi la petite flamme qui me garde en vie, celle qui me relie (relier, relire), me donne sourire, soupir d’aise, enthousiasme silencieux, secret d’éternité, joie même dans la mort annoncée à tous, voici qu’en mes mains sont les livres d’Hélène Cixous, ceux dédicacés et envoyés à Julien Gracq. Je me fais héritière, discrète héritière, que sait-on de ce qu’on reçoit et de ce qu’on lègue ?

Et je remarque depuis le début de ce déménagement que les livres des étagères ont gardé le marque-page improvisé (une lettre ou un bandeau) resté à telle ou telle page. Il est possible que cela signifie que le lecteur a laissé le livre là, à la page 30 ou 120 ou à la fin, qu’il a cessé de lire ou qu’il est allé au bout. La tentation est grande de vous dire que les trois livres chers entre mes mains dans la maison au bord de la Loire gelée ont été lus, du moins le signet est-il juste à quelques pages de la fin. Je sais que moi- même je lis les livres d’Hélène Cixous en désordre d’abord, allant vers les phrases qui m’appellent, puis courant quelques pages avant ou après. Ensuite, je lis d’un bout à l’autre dans un élan, comme une décision, celle qu’on prend quand l’amour, malgré les aléas et les difficultés, mais aussi les émerveillements et les plaisirs, quand l’amour est le plus fort en soi, en soi surtout, et qu’il nous conduit au-delà. Alors, dans les livres d’Hélène Cixous, je trouve non pas une raison de vivre, mais une joie à vivre, une joie à vif, tellement à vif que je tremble parfois dans la grande lucidité, dans l’impossibilité à partager qui me reste quand le soleil descend sur Nantes et que le texte porte la mutation qui s’opère en mon corps-esprit.

Comment Julien Gracq a-t-il lu les livres d’Hélène Cixous ?
Avez-vous tous deux, si différents, mais pas tant que cela puisque je vous aime tous deux, avez-vous échangé des lettres, vous êtes-vous rencontrés ?
Ce que je me dis, ce que j’ose faire dans la maison de Saint Florent, c’est penser à vous deux, à vos livres. Ce qui les rassemble en mon cœur et ma pensée un instant dans la bibliothèque de la maison du fond, ce sont le Rêve et le Secret, ce que vous savez écrire sans dévoiler, ce qui me porte à lire toujours, à aller pas à pas, ce que vous tissez dans vos langues respectives, respectueuses de moi, lectrice qui écrit près des glaces de la Loire, c’est la pudeur impudique, le mystère renouvelé, l’élan qui me met à nu et me protège.

Dans une de ses dédicaces, Hélène Cixous l’appelle « le veilleur », celui qui veille sur nous et sur la littérature.
Mais qui veille sur nous ? On malmène tellement le peuple, ses artistes et ses écrivains, qu’ils n’ont plus la possibilité de veiller, ou bien s’ils le font, c’est au prix de leur vie, de leur mal-être, du manque de reconnaissance, de la pauvreté, du combat qui meurtrit, de l’empêchement à vivre de façon harmonieuse, oui harmonieuse n’en déplaise à ceux qui pensent qu’il faut souffrir pour créer et laissent ainsi les créateurs dans l’indigence et la solitude. J’ai tant d’écrivains autour de moi qui sont exsangues parce qu’ils sacrifient tout, qu’il leur est impossible de faire des concessions avec le monde social au risque d’écrire de mauvais livres. Oui, pour écrire de bons livres, il ne faut rien concéder.

Quand je quitte Saint Florent ce 9 février, je sais qu’il y aura les livres d’Hélène Cixous dans la bibliothèque que je composerai pour la Maison Julien Gracq.

Je ne sais pas si la littérature est puissante. Je sais que le lecteur est puissant, que l’écrivain s’épuise et se régénère. Les livres d’Hélène Cixous me gardent en bonne vie, m’enveloppent et m’élancent vers l’inconnu, vers le risque de vivre chaque jour la peau à vif, mais pourtant protégée avec légèreté. Quand je lis les livres d’Hélène Cixous, je me sens aimée, non pas choyée, mais tenue à la hauteur du mystère de la vie.

Longue vie à Hélène Cixous, notre veilleur.

Cathie Barreau, février 2012

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