Dialogue entre Julien Gracq et Jean Guillou, musique et musicalité

Article paru dans le numéro 28 de la revue de musique Symphonia

Jean Guillou :
Je vais commencer par vous « accuser » d’être musicien car, en vous lisant, on croit apercevoir une attention musicale dans le choix des mots ; d’ailleurs, lorsque vous écrivez, vous parlez de la corpulence des mots, de leur goût charnel, de leur sillage élargi et puis vous évoquez le rôle des mots qui sont come un coup d’archet sur l’imagination. Vous vantez aussi la succulence de certains mots riches en dentales et fricatives et puis, surtout, vous soulignez la musicalité d’un texte ; vous dites aussi que le langage fait usage de plusieurs clefs, de clefs qui, par la syntaxe, constituent une sorte de chromatisme en ayant recours aux dièses, aux bémols, aux bécarres ; il s’agit donc d’une musicalité à l’état latent dans son aptitude aux accords complexes entres les différents plans de l’écriture qui, pour être successifs, ne s’en superposent pas moins comme le fait une construction sonore. Ce qui me frappe en vous lisant, c’est surtout cette sorte d’immense mélodie de la langue qui fait que l’on ne sait plus si nous lisons une prose ou un poème ; je dirai plutôt que toute votre œuvre est un immense poème : que vous écrivez un roman ou qu’il s’agisse d’ouvrages critiques, on retrouve toujours une musicalité dont l’intensité demeure indépendante de la charge intellectuelle du texte. Il y a là comme une mélodie que l’on ne peut s’empêcher de rapprocher de l’art musical.

Julien Gracq :
C’est un problème délicat. Je suis profane dans cette affaire, je ne connais pas la musique ; je ne suis pas du tout un technicien. Mais je trouve, en général – et moi-même je n’en suis pas exempt – qu’on parle trop de la musicalité de la phrase, du texte. La musique (je suis un consommateur, je ne suis pas un producteur), l’essence de la musique, ce n’est pas d’exprimer, c’est d’envoûter, de charmer, disons que c’est la musique des sirènes, pour moi, qui est restée l’essentiel de la musique. Exprimer des sentiments… ? En fait, la musique ouvre des chemins, libère des pentes, mais elle ne dirige pas, elle ne prononce pas, elle ne définit pas. C’est son charme d’ailleurs, c’est son pouvoir aussi. Elle a, quand même, un certain pouvoir d’expression qui tient au rythme – et puis il y a les aigus et les basses qui sont porteurs d’une signification sinon intellectuelle du moins affective. Je crois que cela tient un peu, d’ailleurs, au fait qu’on a une image spatiale de la musique qui vient de ce qu’elle s’écrit sur des portées. Une portée, c’est une échelle où il y a un bas et un haut et le haut, les aigus, ce sont les régions célestes ; c’est le début du prélude de Lohengrin , par exemple. La basse, c’est l’intériorité : on entre en soi-même ; enfin avec les graves, il y a quelque chose de ce genre. Les représentations spatiales déteignent quelques fois sur la sensation que l’on éprouve, sur les sentiments que l’on éprouve à l’audition. La musique a certains pouvoirs expressifs. Seulement, sa puissance n’est pas là. Elle est, justement, dans l’indéterminé. (...)

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