L’ombre s’allonge

Jean-Paul Goux, écrivain remarquable dont l’oeuvre comporte une quinzaine de romans et plusieurs essais sur la littérature et précisément sur le roman, fait paraître en avril 2016 aux éditions Actes Sud le très beau livre : L’ombre s’allonge.

L’expérience d’habiter

A propos du livre de Jean-Paul Goux :
L’ombre s’allonge

« Nous n’avons rien compris. »

L’amitié est faite ainsi, comme l’amour, d’incompréhension, parce que la vie n’est pas linéaire, tout comme la littérature ; parce que partager les sensations les plus profondes qui nous mettent au monde dans un étonnement subtil est impossible.
Catastrophes, désastres, découvertes mettent à mal les habitudes inhérentes aux liens que les personnages tissent entre eux. Il y aurait alors à retrouver un lieu où reconstruire dedans dehors

« j’éprouve l’euphorie d’un espace qui rayonne dans les limites de son enveloppe, une pure sensation du volume dans l’air palpable, parce que je suis dehors, et que je suis dedans quand je regarde dehors depuis la lucarne du comble. »

Ainsi, l’univers de Jean-Paul Goux, de la trilogie des Champs de Fouilles à celle des Quartiers d’hiver, est ici encore à l’œuvre pour le plus grand plaisir du lecteur. Nous retrouvons certains personnages, certaines sonorités dans leurs noms comme dans ceux des lieux.

Quand Arnaud quitte Paris pour Maranche, et précisément pour Chenevelle, cet appartement en rez-de-chaussée avec jardin, Vincent, Clémence et les autres ne croient pas vraiment à ce départ. Pourtant, la contrainte dans laquelle se trouve Arnaud est probablement une chance : celle de vivre

« dans le sentiment parfait du plein air, dans la présence de l’espace, sa profondeur résonnante, cette gloire sonore de l’air palpable. »

Le plaisir profond, la sensation de plénitude que l’on peut éprouver dans certains lieux, des maisons, des quartiers, ce plaisir rare croisé parfois dans nos vies et qui nous permet d’être pleinement avec nous-même remplacerait tous les autres.

Quand Arnaud doit décider de partir, il ressemble à « un petit vieux ».

« il disait que plus rien ne l’appelait au-delà du moment présent »

Le vide des jours dont Arnaud fait part, la mauvaise humeur de leur ami, mettent Vincent et Clémence dans une situation où ils ne comprennent pas ce qui change ainsi. Ni le passé, ni l’avenir ne l’intéresse. Et pourtant, il va découvrir cette sensation étonnante : celle d’habiter une maison, l’expérience du présent. Mais aussi, l’envol merveilleux au-dessus de la ville comme dans un voyage en montgolfière.

Vieillir serait ainsi non pas sombrer, mais regarder et sentir enfin que le lieu où l’on se tient est infiniment ouvert et que cela suffit à la vie.
A moins qu’on nous enlève de ce lieu, qu’on nous « déplace ». Et là c’est l’accident, plus encore la catastrophe d’où l’on pourrait ne pas revenir. Mais peut-être ne savons nous rien de « vieillir », de ces périodes de retrait du monde, d’action immobile, de sensations intenses au-delà même de la vie. Observer le paysage et s’y fondre, ressentir très fort le déplacement d’un oiseau dans le jardin comme l’immensité des nuages que le vent fait voyager au-dessus des vallées serait une entrée dans le présent et la mort, une action en dehors de soi-même dont on est le témoin. L’écrire c’est être vivant toujours. Mais Arnaud n’écrit plus, et c’est là que se tient le mystère.

On peut lire aussi l’ article sur Les hautes falaises paru en 2009 sur le site de remue.net
et aussi les pages très bien faites concernant Jean-Paul Goux sur ce même site.

novembre 2018 :

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