Emmanuel Ruben, son rapport à l’écriture et à Julien Gracq

Réponses d’Emmanuel Ruben aux questions d’Alain Girard-Daudon publiées dans le numéro 133 de la Revue 303.

Comment qualifieriez-vous votre travail,
votre projet ?

J’écris depuis l’âge de neuf ans : le détonateur aura été la chute du mur de Berlin ; c’est en découvrant à la télé les images d’un mur qui s’effondrait, c’est en plaçant tous mes espoirs dans le nouveau monde qui naissait que j’ai inventé ma première fiction. Cartographie de pays imaginaires, conception de jeux de société, élaboration de bandes dessinées, rédaction de romans policiers, écriture et mise en scène de pièces de théâtre, toutes ces formes d’écriture m’ont occupé jusqu’à l’âge de dix-sept ans. Après quoi, la littérature sérieuse a pris le dessus (pour le meilleur et pour le pire) sans jamais trahir l’enfièvrement ludique et un peu maniaque des débuts.

Mon vrai premier roman, commencé en 2001, achevé en 2003, n’a jamais été publié, et ne le sera jamais. C’est le second, Halte à Yalta, publié en 2010, qui m’a mis le pied à l’étrier : dès la première phrase, il avouait un échec : « l’idéal serait de vous faire un dessin » ! L’écriture – sous toutes ses formes, je n’aime pas être rangé comme romancier – est devenue pour moi le corps, le corps qui démange, le corps qui fait souffrir, le corps-cage dont on veut sortir, tandis que le dessin, l’image, demeure un idéal, ou un horizon, si l’on veut, libérateur. Quand je suis fatigué d’écrire, et je le suis parfois dès la première phrase, je me lève de mon bureau et passe à la planche à dessin – alors je me sens ranimé, au sens propre.

Voici pour le travail : un mot que j’aime (contrairement à métier, vu que pour écrire, il vaut mieux, en principe, en avoir un autre), un mot qui rappelle qu’écrire est une aventure difficile, astreignante, douloureuse et parfois périlleuse, dans laquelle on peut risquer sa peau, laisser des plumes, un tripalium. Quant au projet (là pour le coup, je n’aime pas trop le mot), j’en mène plusieurs à la fois, et, qui sont souvent très différents. Mon troisième roman, la Ligne des glaces, publié en avril 2014 aux éditions Rivages & Payot est le premier volet – le volet romanesque – d’une suite européenne et nordique à laquelle je travaille depuis sept ans ; le second volet – un volet onirocritique, illustré – paraîtra cet automne chez un petit éditeur et galeriste stéphanois, le Réalgar. Le titre, Icecolor, rappellera que les lignes ne peuvent pas suffire, quand on veut dire le monde, mais qu’il y faut aussi mettre des couleurs.

La solitude aura longtemps été la condition de possibilité de ce travail ; mes projets seront longtemps restés secrets. Aujourd’hui, je consens à partager davantage : en alimentant l’araignée givrée, un blog littéraire et artistique, en tenant une chronique mensuelle sur le site http://sens-public.org/ et en animant, quand l’occasion se présente, des ateliers d’écriture.

Le projet qui m’occupera à la maison Julien Gracq, un essai, sera un peu mon art poétique : j’espère qu’il aidera mes lecteurs à comprendre quels sont les liens entre tant de projets différents.

Quels sont les auteurs qui vous ont nourri ?

La liste est longue, très longue. Du côté des morts, je me contenterai de citer en vrac Gogol, Rabelais, Swift, Stendhal, Heine, Melville, Tchekhov, Blok, Mandelstam, Strindberg, Proust, Kafka, Bruno Schulz, Czeslaw Milosz, Walter Benjamin, Benjamin Fondane, Cendrars, Faulkner, Giono, Borges, Musil, Albert Camus (je l’ai salué dans Kaddish pour un Orphelin célèbre et un matelot inconnu, mon deuxième roman, publié en 2013 aux éditions du Sonneur), Julien Gracq évidemment, Romain Gary, Claude Simon, Nicolas Bouvier, Perec, Henry Miller, Calaferte, Kerouac, W. G. Sebald, Nabokov (comme on peut le voir les Russes et les Allemands occupent une place importante dans ma bibliothèque, encadrant les Mitteleureuropéens).

Du côté des vivants : Yves Bonnefoy (mon mémoire de maîtrise portait sur la géographie de l’Arrière-pays), Imre Kertesz, Claudio Magris, Pierre Michon, Jean-Christophe Bailly, Frédéric-Yves Jeannet, Philippe Forest, Vassili Golovanov, Camille de Toledo, …

Mais il ne s’agit là que d’écrivains, alors que des philosophes, des historiens, des géographes, des penseurs au sens large, ainsi que bien des peintres ou des cinéastes ont tout autant nourri ma prose et mon imaginaire. Je pense à Nietzsche, Husserl, Bachelard, Foucault, Deleuze, Lévi-Strauss, Bourdieu, Meschonnic, Paul Audi ; je pense à Léonard de Vinci, à Van Gogh, Paul Klee, Kandinsky, Degas, Gauguin, Balthus, Hopper, Chagall, Hugo Pratt ; je pense à Per Kirkeby, un peintre, essayiste, romancier, poète, architecte et sculpteur danois, dont il sera question dans Icecolor, mon prochain livre.

Quel est votre rapport à Gracq,
s’il y en a un bien sûr ?

Je suis tombé dans la marmite gracquienne à l’âge de seize ans : une tante libraire m’avait confié les Eaux étroites, dans une édition non-massicotée, que j’ai précieusement conservée. Ce n’était pas le livre le plus facile à lire, mais il avait l’avantage d’être court, et comme il y était question de Nerval ou de Poe, il pouvait parler à un lycéen ; en outre, le paysage traversé n’était pas sans me rappeler celui que je voyais tous les jours : les lônes du Haut-Rhône – pays de saules et de peupliers, d’îlots, de bras morts et de sables mouvants.

Par la suite, j’ai lu le Rivage des Syrtes : un ami de mon frère, de trois ans plus âgé, qui se piquait de littérature, me l’avait présenté comme le livre à lire absolument, une sorte de graal, et c’est comme ça que je l’ai lu, magnétisé, à dix-sept ans, par cette prose de haute volée avant de me faire offrir l’intégrale, dans la Pléiade. J’avais déjà, à l’époque, une grande passion pour la géographie : j’avais passé plus de sept ans de ma vie à inventer un pays imaginaire, dans ses moindres détails, avec des cartes aux échelles de plus en plus précises.

C’est donc tout naturellement, que je me suis orienté vers des études de géographie, lorsque j’ai été reçu à Normale sup’, à Lyon. J’y ai rencontré Jean-Louis Tissier, qui m’a dévoilé l’adresse du Grenier à sel ; j’ai donc écrit à Julien Gracq, en mars 2002, qui m’a répondu aussitôt. Nous avons échangé quelques lettres, jusqu’en août 2004 : je lui avais alors écrit pour lui annoncer que j’étais reçu au concours de l’agrégation de géographie ; c’était une manière de le remercier pour cette phrase que je n’avais pas oubliée : « je ne recommanderai jamais à quelqu’un qui veut écrire de le faire aux dépens de ses études ».

Quand on est tombé si jeune dans la marmite, le plus dur est d’en sortir et de goûter à d’autres sauces : c’est ce que je me suis efforcé de faire de 2004, mettons, à 2010, l’année de publication de Halte à Yalta, qui se situe dans cette Crimée dont rêvait Julien Gracq ; décédé le seul écrivain vivant que je vénérais, publié mon premier roman, assumer l’héritage devenait chose plus aisée : c’est alors que j’ai écrit un petit essai, l’Appel des Syrtes, sur les réminiscences de la littérature russe dans le Rivage, pour lui rendre un dernier hommage, et je peux aujourd’hui envisager une résidence de deux mois face à l’île Batailleuse sans avoir peur d’y réveiller les fantômes.

Quelles sont vos premières impressions de
la Maison Gracq ?

Comme Julien Gracq, j’ai horreur des maisons d’écrivain ; j’ai visité la maison de Proust à Illiers, la maison de Strindberg à Stockholm, la maison de Boulgakov à Kiev, la maison de Nabokov à Saint-Pétersbourg, et chaque fois j’ai été terriblement déçu : l’impression, à chaque fois, d’un petit monde étriqué, poussiéreux, d’un réduit qui n’a rien à voir avec la grandeur de l’œuvre, qui ne dit rien de ce qui s’est écrit là, qui s’efforce de témoigner en multipliant les vieux bibelots et les pelures d’intimité, que le réel a eu lieu, que le roi a eu un corps, alors que le vrai corps d’un écrivain est toujours ailleurs, que la seule réalité, le concernant, est le monde imaginaire qu’il a créé. À Saint-Florent-le-Vieil, ce qui me touche, c’est que l’homme qui avait su se montrer si discret face à son œuvre se révèle ici plus discret encore face à son héritage : il ne s’agit plus d’une maison d’écrivain mais d’une résidence pour écrivains ; ce qui importe désormais n’est plus ce qui s’y est écrit, mais ce qui pourra s’y créer.

J’étais déjà venu voir le site alors en plein chantier, un jour où j’étais de passage dans la région. Je savais plus ou moins ce qui serait fait, Cathie Barreau m’avait très bien décrit les travaux, et donc, bizarrement, je n’ai pas été surpris. Seules les chambres, peut-être, m’ont paru un peu impersonnelles, mais lorsqu’on réhabilite ce genre de lieux, j’imagine qu’il y a toute une série de contraintes qu’il faut respecter, et les choix se restreignent, la liberté s’amoindrit. Je dois dire que les bureaux sont de très belles réussites ; cependant, je travaillerai probablement les persiennes closes : au contraire de Julien Gracq, une vue dégagée m’empêche d’écrire ; j’ai l’habitude de travailler dans l’obscurité, dans une chambre mansardée, avec pour seule échappée vers les nuages un petit velux, et je ne peux pas me concentrer sur ma page ou mon écran tandis qu’en arrière-plan les peupliers s’ébrouent dans le vent, tandis que les vagues écrivent avec insolence le dessin de la nature et que les hérons font planer leur ombre ; cela dit, le bureau me servira aussi d’atelier pour le dessin, la peinture (que je pratique en parallèle de l’écriture) et la lumière, alors, quand il y en aura, sera la bienvenue !

Quel est votre projet particulier pendant ces deux mois de résidence ?

Il s’agira d’écrire un essai sur la géographie (et la cartographie) dans la peinture et la littérature de l’âge classique à l’ère du numérique.

Cet essai s’intitulera Dans les ruines de la carte et partira du postulat que nous, hommes et femmes du XXIe siècle, vivons à l’ère de la grande carte (celle des utopies) en ruines. La question que je me poserai sera la suivante : Que pouvons-nous faire, nous autres (artistes, écrivains, hommes du livre, de la toile et de l’écran) de ces ruines ?

Ma tentative sera de lire les livres et les peintures qui me sont chers comme on lit des cartes ou des atlas. En les ouvrant par hasard, en cheminant d’un chapitre à l’autre, d’un plan à l’autre, d’un détail à l’autre, d’une phrase à l’autre, en me perdant dans leurs méandres, en cherchant mon itinéraire comme à travers un jeu de pistes. Dans un premier chapitre, je rappellerai, à l’aide d’œuvres classiques (Vermeer, Le Greco), que la carte grandeur nature n’existe pas, que l’art miniaturise toujours. Dans un second chapitre, je m’efforcerai de critiquer les utopies contemporaines, de montrer que la cartographie du monde, du réel, du corps ou de la vie est impossible. Dans un troisième chapitre, je m’adonnerai, en m’appuyant sur des livres qui m’ont marqué (ceux de Stendhal, de Gracq ou de Sebald, entre autres) à un exercice de cartographie du romanesque. Enfin le dernier chapitre reviendra sur la figure de l’archipel en littérature, en peinture et en géographie et tentera (à l’aide d’œuvres récentes) d’esquisser les principes d’une écriture en archipel.

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